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Au nord, des villages rasés ; au sud, les djihadistes avancent : le double aveuglement sécuritaire du Mali

Par Mohamed AG Ahmedou journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.

Dans le cercle de Gargando, dans la région de Tombouctou, une opération conjointe de l’armée malienne et de ses partenaires russes d’Africa Corps a laissé derrière elle des villages incendiés, des troupeaux abattus et des populations nomades dépossédées de leurs moyens de survie. Pendant ce temps, les groupes djihadistes continuent de frapper et de s’organiser dans le sud et le centre du pays, exposant les limites d’une stratégie sécuritaire qui cible davantage les civils que les combattants armés.


Une nuit de feu à Tinloukiyene :

Lundi 12 janvier, une mission terrestre des Forces armées maliennes (FAMa), accompagnées d’éléments russes d’Africa Corps, a séjourné dans la zone de Gargando. Le contingent a passé la nuit dans le village de Tinloukiyene, localité des kel Aghazaf cherifane, qui a été, selon de nombreux témoignages locaux, entièrement incendiée. Les habitations ont été réduites en cendres. Les réserves alimentaires, les hangars et les biens domestiques détruits. Des vaches, des veaux et d’autres animaux d’élevage ont été criblés de balles, privant les habitants de leurs principaux moyens de subsistance. À l’aube, le village n’était plus qu’un champ de ruines. Takazkaza et Tinalfaghayamane, la même méthode. Le lendemain, mardi 13 janvier, la colonne militaire a poursuivi sa progression. La localité de Takazkaza, ainsi qu’un autre village voisin, ont subi le même sort : habitations de nomades détruites, campements rasés, biens incendiés. Plus tard dans la matinée, entre 10 h et 11 h, l’opération s’est déplacée vers Tinalfaghayamane. Là encore, les dégâts sont considérables : Des maisons en banco démolies et brûlées, forages d’eau sabotés, panneaux solaires criblés de balles, hangars incendiés, bétail – vaches, moutons et veaux, abattu à l’arme automatique. Pour les populations nomades touarègues et arabes de la zone, il ne fait guère de doute : il s’agit d’une expédition punitive, menée sans affrontements signalés avec des groupes armés.





Des expéditions devenues récurrentes


Ces opérations ne constituent pas un épisode isolé. Depuis près de deux ans, des actions similaires sont régulièrement rapportées dans le nord du Mali. Mais depuis trois mois, le cercle de Gargando semble particulièrement visé, que ce soit par des missions terrestres ou par des frappes de drones, accusées par les habitants de toucher des populations civiles. Dans ces zones désertiques, où l’État est quasi absent en dehors de ses opérations militaires, la frontière entre lutte antiterroriste et répression collective apparaît de plus en plus floue.

Pendant ce temps, les djihadistes prospèrent au sud


Ce déploiement de force contre des populations nomades contraste avec la situation sécuritaire dans le centre et le sud du pays, où les groupes djihadistes continuent d’opérer avec une inquiétante liberté. Le 8 janvier, dans le cercle de Yorosso, région de Koutiala, des groupes armés se sont réunis publiquement dans des villages, notamment à Karangana, pour imposer le paiement de la zakat, un impôt religieux. Des prêches ont même été signalés dans la mosquée du village, sous la contrainte. Dans la région de Ségou, la base militaire de Baraoueli a récemment été prise par des djihadistes. Dans celle de Kayes, trois usines ont été sabotées il y a quelques jours. Et le 13 janvier, le directeur d’un établissement du second cycle a été enlevé dans la région de Nioro du Sahel, une information confirmée par l’Académie d’enseignement locale à travers un communiqué officiel.


La force unifiée de l’AES, un affichage sans cible


Ces revers surviennent alors même que le général Assimi Goïta annonçait, il y a à peine deux semaines, le lancement officiel de la force unifiée des États de l’Alliance du Sahel (AES). Une force présentée comme le nouveau pilier de la lutte antiterroriste régionale. Mais sur le terrain, les populations constatent un décalage criant entre le discours et la réalité. « Cette force ne combat pas les terroristes, elle s’en prend aux civils », résume un habitant du cercle de Gargando, joint par téléphone.


Détourner l’attention, au risque du déni


Face à l’ampleur de la crise sécuritaire et humanitaire, les autorités de transition multiplient les discours de souveraineté et de communication. Lors de la cérémonie des vœux du Nouvel An, le chef de la junte a ainsi longuement évoqué l’arrestation de marabouts accusés d’avoir prédit une victoire du Mali à la Coupe d’Afrique des nations, un tournoi dont l’équipe nationale malienne a été éliminée en quart de finale, le 09 janvier dernier par l’équipe nationale du Sénégal.

Pour de nombreux Maliens, ces faits divers servent surtout à détourner l’attention d’un pays en proie à une insécurité persistante, à l’effondrement des services publics et à une fracture croissante entre l’État et certaines de ses populations.




Une guerre contre les civils


Dans le nord, les villages brûlent. Dans le sud, les djihadistes s’organisent. Entre les deux, un pouvoir militaire qui peine à convaincre que sa stratégie protège réellement les Maliens. À Gargando, comme ailleurs, les nomades touaregs et arabes ne voient plus l’armée comme un rempart, mais comme une menace supplémentaire dans un quotidien déjà marqué par la peur et la précarité.


Par Mohamed AG Ahmedou journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes


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